imprimer cette page

Communiqué 16/12/2011

Livre Blanc sur les retombées économiques du canal à grand gabarit Seine-Nord Europe

Contribution de Stéphane DEMILLY, Député de la Somme, Vice-Président de la Commission du Développement Durable et de l’Aménagement du Territoire à l’Assemblée Nationale


Le 5 avril dernier, à l’occasion d’une table-ronde à Nesle, dans la Somme, consacrée à l’avenir du transport fluvial, le Président de la République a annoncé officiellement le lancement du processus de dialogue compétitif en vue de la construction du canal à grand gabarit Seine-Nord Europe.

Après des mois d’attente et d’incertitude, c’est une décision véritablement historique pour le transport durable en France.

Depuis cette date, élus, services de l’Etat et acteurs socio-économiques se mobilisent pleinement pour préparer la mise en service du canal en 2017, afin d’en optimiser les retombées économiques pour nos territoires.

Il s’agit d’anticiper les besoins liés au chantier de construction du canal puis à son exploitation, de se donner les moyens de réussir la « greffe » économique des plates-formes multimodales, et de préparer la valorisation touristique de ce projet exceptionnel.

En un mot, notre priorité collective est aujourd’hui de maximiser la valeur ajoutée territoriale du canal Seine-Nord.

* * *

CONSIDERATIONS D’ORDRE GENERAL

Sur la stratégie territoriale globale

 

1. Tout d’abord, en ce qui concerne le département de la Somme, lorsque l’on parle de multimodalité, il ne faut pas raisonner en termes de trimodalité (voie d’eau-rail-route), mais bien de quadrimodalité, en ajoutant la dimension aérienne.

En effet, il est essentiel d’intégrer dans le raisonnement logistico-économique la présence de la plate-forme aéroportuaire Albert-Picardie, située à seulement 28 Km de la future plate-forme multimodale (PFM) de Péronne Sud et à 40 Km de celle de Nesle. Des synergies peuvent et doivent être recherchées.

Mis en service en juin 2007, et doté d’équipements modernes et performants, l’aéroport Albert-Picardie se développe autour du fret industriel (notamment lié à l’activité de l’usine AEROLIA de Méaulte, qui fabrique toutes les pointes avant de la gamme AIRBUS), de l’aviation d’affaires, et de liaisons touristiques ciblées (projets sur Toulouse et l’Angleterre).
Il est également une pièce centrale d’un vaste projet économique baptisé AEROPOLE de Picardie, comprenant également un nouvel espace industriel de 100 hectares sur lequel commencent à s’implanter des sous-traitants aéronautiques, un village PMI, le projet INDUSTRILAB (centre de recherche, de formation et de transfert de technologie sur la robotique et le composite) et le projet CADEMCE (banc d’essai ferroviaire unique au monde).

En prenant en compte l’aéroport Albert-Picardie, avec l’arrivée du canal Seine-Nord Europe l’Est de la Somme offrira ainsi une offre quadrimodale suffisamment rare pour être soulignée.

2. En ce qui concerne le développement des PFM, il faut également considérer les emplois et les activités sur les territoires pouvant jouer le rôle de points d’appui. Ainsi, par exemple, HAM, mais aussi ROYE, par les services qu’elles peuvent apporter, peuvent et doivent jouer un rôle de point d’appui pour les PFM de Nesle, bien sûr, mais aussi de Noyon.

3. Toujours concernant les futures PFM, la question de leur desserte et de leur accessibilité optimales doit également être prévue dès maintenant, de même que la gestion des surcroîts de trafic que leur mise en service va inévitablement générer. A titre d’exemple, des demandes ont ainsi d’ores et déjà été formulées auprès de la SANEF par la Communauté de Communes du Pays Neslois.


Sur la méthode de conduite du projet

 

1. En premier lieu, il est essentiel, si l’on veut maximiser les retombées économiques du projet, de raisonner sur la base du tracé du canal, en dépassant les « frontières » administratives qui, on le sait, peuvent être de réels obstacles. Ainsi, comme évoqué, Ham et Roye, situées dans le département de la Somme, sont aussi concernées par les futurs emplois et activités de la PFM de Noyon, dans le département de l’Oise. Il en va de même pour Roisel, qui est autant concernée par la PFM de Péronne Sud que par celle de Cambrai-Marquion, dans le département du Nord. Le décloisonnement administratif est donc indispensable.

2. En second lieu, même si bien sûr un pilotage stratégique global s’impose, une gouvernance du projet au plus près du terrain est nécessaire si l’on veut maximiser les retombées économiques du canal. Cela implique que les collectivités, et en particulier les intercommunalités concernées, soient étroitement associées à la gouvernance des PFM. Dès que le « PPPiste » sera désigné, d’autre part, il devra travailler main dans la main avec les acteurs locaux.

3. Enfin, pour les territoires engageant une démarche d’élaboration de leur SCOT, comme le Syndicat Mixte Santerre Haute-Somme par exemple, le maximum d’informations précises doit leur être fourni dès à présent par VNF, puis par le « PPPiste » qui sera retenu, afin qu’ils puissent l’intégrer de façon pertinente.

 

 

LES OPPORTUNITES ECONOMIQUES OUVERTES PAR LE CANAL

 

Les emplois directs du chantier

 

Cette problématique soulève directement la question des formations à mettre en place pour répondre aux besoins spécifiques de compétences liées au chantier lui-même.

Outre l’identification des formations à mettre en place, une des principales difficultés réside selon moi dans la bonne planification dans le temps des actions de formation au regard du calendrier de réalisation du chantier. Il convient, en effet, de veiller à ce qu’il n’y ait pas de décalage, ou le moins possible, entre le moment où les personnes sortiront qualifiées de leur formation et celui où elles seront susceptibles d’être recrutées sur le chantier, au risque de s’exposer à des phénomènes de perte de compétences et de démotivation.

D’autre part, à l’heure où, à juste titre, le développement des formations en alternance est une priorité nationale, le chantier du canal Seine-Nord représente une formidable opportunité pour « booster » l’apprentissage dans nos territoires. Un programme d’action doit, s’il n’est déjà en cours, être défini dès à présent avec les chambres consulaires, les Régions et l’Education Nationale.

Enfin, afin de favoriser l’emploi local de personnes en difficulté d’insertion, une clause sociale devra figurer dans le contrat de partenariat public-privé.

En effet, conforme au code des marchés publics, la clause sociale permet à un acheteur public "donneur d'ordres" de demander aux entreprises retenues suite à un appel d'offres de réserver un certain nombre d'heures de travail à des personnes en difficulté d'insertion et ainsi leur permettre de construire un projet professionnel accompagné et durable, afin de retrouver un emploi au sein d'entreprises confrontées à des difficultés de recrutement.


Les emplois indirects et induits par le canal SNE pour les entreprises du territoire

 

Si les entreprises d’une certaine taille commencent à prendre conscience de l’intérêt que le canal peut représenter pour leur activité (à l’exemple des entreprises du Pôle Hydraulique et Mécanique d’Albert, qui se mobilisent sur ce dossier), les entreprises artisanales et les commerçants, pour la plupart d’entre eux, n’y pensent pas ou ne voient pas concrètement en quoi ce chantier pourra les concerner.

Pourtant, l’expérience du chantier de la LGV Est montre que de très nombreux corps de métier peuvent tirer profit de l’activité générée par le chantier puis l’exploitation du canal.

C’est pourquoi il me semble qu’une démarche d’information et de sensibilisation devrait être menée avec les CCI et les chambres de métiers auprès des artisans et des commerçants installés dans un rayon de 20 KM de part et d’autre du tracé du canal.


Les emplois liés aux filières industrielles et aux plates-formes logistiques

 

Cette problématique est au cœur des enjeux du canal SNE pour nos territoires, car à travers elle, c’est la question de la captation de la valeur ajoutée qui est posée

Si l’on veut que le canal ne soit pas un simple « tuyau » traversant nos territoires, il faut que les péniches s’arrêtent à Nesle et à Péronne pour générer localement de la valeur ajoutée.

Le développement des agro-industries, notamment, est directement impacté par cette problématique : le territoire picard, aux formidables ressources de production agricole, doit en effet pouvoir, grâce au canal, renforcer ses capacités de logistique et de transformation du végétal, et donc sa capacité à créer des emplois.

Pour ces activités agricoles et agro-industrielles, dans un marché de plus en plus ouvert, la logistique est déjà devenue un facteur clé de compétitivité et de pérennité des activités.

A ce titre, le canal Seine-Nord constituera un outil pertinent pour la productivité de la chaîne logistique. Il permettra en effet de massifier les flux de marchandises, donc de réduire les coûts de transport, et offrira à la fois des possibilités d’approvisionnement élargies et de nouveaux débouchés.

Il donnera par conséquent un avantage comparatif aux productions agricoles locales. VNF estime ainsi qu’en 2020, la réorganisation de la logistique de la filière agricole autour du canal permettrait le chargement de 2,2 millions de tonnes par an de productions agricoles, à comparer au 0,5 million de tonnes chargées en 2003 sur le canal du Nord.

En second lieu, il y a un formidable potentiel à saisir, celui de la valorisation de la biomasse.

Je suis pour ma part convaincu que le Canal Seine-Nord Europe peut précisément jouer un rôle d’accélérateur pour exploiter ce potentiel.

En effet, dans le domaine de l’agro-industrie, l’avantage compétitif majeur du Canal est qu’il permet de rapprocher les bassins d’approvisionnement des bassins de demande.

Si je prends l’exemple du site de Nesle, concrètement, cela veut dire une compétitivité accrue pour les unités industrielles existantes (Ajinomoto Foods Europe, Syral, SEDALCOL) et pour celles qui s’implanteront demain sur la future plate-forme multimodale. On peut ainsi imaginer que se développe ce que l’on pourrait appeler une « bioraffinerie végétale ».
J’en veux pour preuve le projet KOGEBAN, dont nous avons officiellement posé la première pierre samedi 26 novembre 2011.
Ce projet consiste à construire, en bordure du futur canal Seine-Nord Europe, une unité de cogénération électricité/vapeur destinée à fournir, à partir de bois, 100% des besoins en énergie d’Ajinomoto Foods Europe et une partie de ceux de Syral.
Ce projet est une première retombée très concrète du Canal Seine-Nord Europe, car il a été conçu dans la perspective d’une gestion des flux de matières par la voie d’eau.
Un deuxième projet du même ordre devrait d’ailleurs voir le jour pour l’usine Bonduelle, à Estrées-Mons, avec également approvisionnement en bois par la voie d’eau via la PFM de Péronne Sud.
Par conséquent, au-delà d’un indispensable travail sur les besoins et les compétences liés à la logistique pure, une réflexion doit être menée sur les besoins en emplois dans l’agro-industrie et les agro-énergies.

 

Les emplois liés au tourisme et à la valorisation du patrimoine


Cette dimension du projet n’a, à mon sens, pas été suffisamment mise en avant jusqu’à présent, alors qu’elle constitue un enjeu très important du canal SNE.

Outre les retombées du développement des croisières fluviales, trois sites d’intérêt remarquable peuvent plus particulièrement être identifiés sur le tracé du canal dans la Somme :
- le pont-canal de Cléry-sur-Somme
- l’écluse de Moislains
- et la retenue d’eau de la Louette

L’expérience du Parc des Canaux et Châteaux dans la région du Hainaut, en Belgique, peut à cet égard très utilement nous éclairer sur un certain nombre de points clés pour réussir la valorisation touristique du canal Seine-Nord Europe :

- fédérer l’ensemble des acteurs du tourisme et disposer d’une vitrine emblématique, la Maison du Canal ;
- définir un plan stratégique à court, moyen et long termes : la promotion touristique d’un territoire se construit dans la durée autour de quelques messages clés ;
- réfléchir à des animations et à des évènements autour du canal ;
- les actions en faveur du tourisme de nature et du tourisme de mémoire, les deux atouts touristiques traditionnels de l’Est de la Somme, doivent d’ores et déjà intégrer l’arrivée du canal ;
- identifier le potentiel d’hébergement et de restauration, sur le plan quantitatif mais aussi qualitatif (sans oublier les capacités du futur CAT d’Allaines);
- identifier les services à proposer sur les haltes nautiques et les bassins réservoirs d’eau ;
- mettre en place un programme de formation linguistique (notamment l’anglais) des acteurs du tourisme local (hôtels, restaurants, chambres d’hôtes, etc) ;
- travailler dès à présent à un plan de signalisation touristique du canal.

Plus globalement, le canal doit être l’occasion de renforcer le sentiment d’appartenance à un territoire, et de faire de ses habitants de véritables ambassadeurs de leur région.